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Culture numérisée et intelligence distribuée : Quelle place et quels rôle pour les aveugles?

Quatre cannes blanches.

Samedi 16 décembre 2017 à 13:24:59 HnE

Tournois d'échecs pour déficients visuels

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Typhlophile écrit en braille.
Une vitrine virtuelle à l'attention des AMIS DES AVEUGLES

Le Typhlophile / Culture numérisée et intelligence distribuée : Quelle place et quels rôle pour les aveugles?

Ce texte est tiré des actes du Colloque international sur les nouvelles technologies du livre adapté (1er : 1997 : Salon du livre de Montréal). Vers une nouvelle génération de livres pour les personnes aveugles : [textes des conférenciers] / Premier colloque international sur les nouvelles technologies du livre adapté ; Institut Nazareth et Louis-Braille en collab. avec le Forum des pays francophones de l'Union Mondiale des Aveugles. -- Longueuil : Institut Nazareth et Louis-Braille ; Longueuil : Union mondiale des aveugles, Forum des pays francophones, 1998.

Jean-Claude Guédon
Université de Montréal

SOMMAIRE DU TEXTE


I. Introduction.

Les études sur les médias partent souvent de la constatation, devenue banale au demeurant, que la présence d'un média donné transforme notre relation au temps, à l'espace, à nous mêmes et aux autres. De cela découlent deux effets : d'une part, ainsi que nous le rappelle Ronald Deibert, professeur de science politique à Toronto, les formes de pouvoir en place dans une société donnée se redistribuent au sein d'un vaste mouvement qui contribue à rééquilibrer les dynamiques sociales en fonction du nouveau contexte; d'autre part, l'épistémologie sociale collective, sorte de vision du monde dans laquelle nous baignons dans le quotidien et grâce à laquelle nous résolvons constamment toutes sortes de questions, se transforme elle aussi.

Abstraites, ces notions nous parlent plus si on les accroche à quelques exemples. Par exemple, l'apparition de l'écriture alphabétique semble effectivement avoir contribué à modifier, et l'ordre des pouvoirs dans la Grèce antique, et la façon de connaître, d'appréhender le monde. Eric Havelock, dans son célèbre Preface to Plato publié en 1963, nous rappelle que le dernier livre de la République de Platon, celui où le philosophe bannit le poète des affaires de l'État et le remplace par le prince-philosophe, peut fort bien s'interpréter comme l'évincement du barde par le philosophe. Il nous rappelle aussi que l'Illiade, ce fameux poème épique, constitue un art mnémotechnique et joue le rôle d'une sorte d'encyclopédie, Celle-ci tombe en désuétude dès lors que la technique qui consiste à extérioriser la mémoire par le truchement de l'écriture se diffuse. Il rappelle enfin que, en dépit de sa supériorité technique, l'écriture ne s'est pas répandue comme une traînée de poudre. La lenteur relative de sa diffusion reflète bien sûr une maîtrise technique difficile, mais elle renvoie aussi à la résistance qu'opposaient les poètes puisque, en l'absence de l'écriture, ils contrôlaient la mémoire du groupe.

L'être humain, on le dit banalement, se distingue des autres êtres vivants par l'usage de la parole, mais on peut accroître l'intérêt de cette thèse en remarquant que l'être humain n'a jamais cessé de vivre dans une société de l'information dès qu'il a su parler. De plus, les temps forts de son histoire coïncident régulièrement avec les transformations de ses moyens de communication. Agissant un peu a la manière d'un milieu ou d'un environnement, les techniques de communication, en se transformant, modifient les règles du jeu social qui doivent alors se renégocier au profit de certains et aux dépens d'autres.

Plusieurs révolutions médiatiques ont eu lieu depuis la maîtrise de la parole, mais l'invention de l'écriture, suivi de son cortège de raffinement - les alphabets syllabaires et surtout l'invention de la consonne - dépasse certainement les autres révolutions en importance. Depuis environ six mille ans, c'est-à-dire hier dans la chronologie de l'espèce humaine, nous baignons dans l'écriture même si cette technique était limitée à quelques privilégiés et jouait autant le rôle d'un code secret que celui d'une mémoire extériorisée; depuis trois mille ans nous profitons de l'écriture alphabétique qui, elle, permet la lecture de textes complètement inconnus. En d'autres mots, dotée d'une structure alphabétique, l'écriture se découvre instrument de découverte et moyen de relier des intelligences séparées par le temps et l'espace. Avec l'alphabet s'inaugure donc l'ère de l'intelligence distribuée. Il a simplement fallu trois mille ans pour s'en rendre compte.

Même s'il vit une accélération foudroyante en cette fin de millénaire, l'âge de l'intelligence distribuée avait déjà reçu une forte poussée par l'imprimerie à caractères mobiles. En témoigne amplement le phénomène de la Renaissance. Notre époque éprouve une transformation comparable à celle inaugurée au XVe siècle et, de ce fait, pourrait fort bien s'intituler Renaissance 2.0, d'autant plus que la numérotation utilisée renvoie, bien sûr, à l'élément déterminant pour la propagation de cette intelligence distribuée : je veux parler de la numérisation. Celle-ci, rappelons-le, nous renvoie à des documents codés de la façon la plus parcimonieuse qui soit. En codant tout avec simplement des zéros et des uns, l'humanité a poussé l'écriture à ses limites, car, en deçà de deux signes, l'écriture ne peut simplement plus exister. De plus, elle l'a dotée d'un universalisme complet car zéros et uns peuvent coder non seulement des mots, mais aussi des images, des sons; bientôt ce sera le tour des goûts, des odeurs et des sensations tactiles.

Cette documentation multiforme numérisée et qui circule à la vitesse de la lumière partout sur la planète constitue un phénomène extraordinairement fondamental, dépassant en importance le phénomène de l'imprimerie et se rapprochant de celle de la parole et de l'écriture. Tout se passe comme si l'être humain avait progressivement appris à maîtriser différentes facettes de la communication pour finalement surplomber tout le domaine et en effectuer l'analyse et la synthèse systématiques. Renaissance 2.0 devrait peut-être se lire Renaissance au carré, autre façon de repousser les limites de l'étiquette un peu ludique que j'ai proposée plus tôt.

Pour être produite, stockée, pour circuler et être reçue, l'information doit faire appel chaque fois à des caractéristiques sensorielles particulières, le plus souvent visuelles ou orales. De cette remarque simple mais profonde découle l'aphorisme bien connu de Marshall McLuhan selon lequel non seulement le médium est le message, mais chaque médium fonctionne comme l'extension d'un sens humain. En affirmant que le médium est le message, McLuhan veut attirer notre attention sur le fait que l'utilisation préférentielle de tel ou tel sens conduit à un rapport à la signification tel que ce rapport apparaît au moins aussi important que la signification elle-même. Ainsi, l'écriture, par sa linéarité, la distanciation qu'elle engendre par rapport au référent, par l'implication qu'elle exige du lecteur, conduit à privilégier les attitudes analytiques, critiques, à froid pourrait-on dire. Ce qui est vrai de l'écriture perçue à travers les yeux l'est peut-être encore plus de l'écriture détectée par les doigts et il serait fascinant de spéculer sur les effets du braille sur le rapport au monde qu'entretient l'aveugle. Mais développer ceci nous entraînerait trop loin.

Le message oral, par contraste, conduit à un monde où l'affectivité, les émotions, les relations charismatiques prennent rapidement le dessus. Inversement, la colère où l'émotion appelle surtout l'usage de la parole, des cris, à tel point qu'une bonne façon de calmer une scène de ménage consiste probablement à exiger simplement l'usage exclusif de l'écrit. Dans un de ses films, Jean-Luc Godard en a tiré un effet comique en montrant deux amoureux en train de s'enguirlander copieusement à coup de titres de romans policiers.

De la perspective proposée par McLuhan, on peut tirer la conclusion que les médias ont largement raté un beau rendez-vous. Celui-ci aurait permis de placer face-à-face les médias conçus comme extension sensorielle particulière, et les désirs ou besoins sensoriels des individus. Principe de plaisir pour l'ensemble de l'humanité, cette démarche pourrait aussi répondre aux besoins des femmes et des hommes qui souffrent d'une déficience sensorielle visuelle ou auditive. En d'autres mots, si nous baignons dans un ensemble de techniques médiatiques qui étendent la portée de nos sens, ne devrions-nous pas, forme première de nos préoccupations, veiller à ce que tous les individus puissent faire face à un régime sensoriel équilibré. Ne devrions-nous pas imaginer une sorte de diététique sensorielle qui, d'une part, indiquerait les excès à ne pas dépasser, mais qui, simultanément, saurait constituer des menus compensatoires intéressants pour ceux qui ne peuvent «métaboliser» certains types de signaux. Le reste de ma pésentation va porter sur la façon de concevoir cette diététique d'un nouveau genre, d'une part, et sur l'apport incontournable que les aveugles peuvent jouer dans ce travail. Le tout se jouera, bien entendu sur la toile de fond déjà esquissée, celle d'une numérisation dotée d'une ubiquité planétaire.

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II. Numériser la culture : quels espoirs pour les aveugles?

En passant du monde de l'oralité à l'écrit, puis à l'imprimé, les cultures humaines ont privilégié des sens différents et en ont tiré des effets également différents sur leurs systèmes de gouvernance, d'une part, et leur façon de connaître le monde, d'autre part. D'une manière brutale, on pourrait dire que cette grande transition historique a contribué à rendre le sort des sourds un peu moins lourd à supporter tandis qu'il posait aux aveugles un nouveau dilemme qu'il a fallu apprendre à surmonter progressivement et toujours d'une manière un peu imparfaite. On peut aussi immédiatement ajouter que la logique impulsant la transition particulière de Renaissance 1.0 demeure complètement indifférente à ce genre de préoccupation. Les effets de l'imprimé sur la vie des aveugles ont été comptabilisés sous la rubrique des pertes et profits de nature indéterminée que l'on ne recense jamais qu'après coup, une fois le bilan terminé.

Fort de cette exemple remarquable d'inconscience aussi insouciante que légère, notre époque se doit de considérer le problème qui nous attend bien en face. Ne nous leurrons pas : s'agissant de numérisation, il ne convient, ni ne suffit de la traiter comme épiphénomène aimable de notre monde. L'importance de l'enjeu peut difficilement être surestimée puisqu'il s'agit du transfert massif de l'essentiel d'une culture d'un codage vers un autre. Ce transfert est inévitable car la règle du genre repose sur un théorème fort simple : tout ce qui ne sera pas numérisé sera d'abord marginalisé, puis rapidement oublié. Les cultures qui n'effectueront pas efficacement et rapidement cette transition verront leur visibilité et importance mondiales rétrograder de manière importante.

Pénétrant rapidement tous les secteurs de la société, la numérisation s'apprête à bousculer sans ménagement les activités établies. Des métiers disparaissent en moins d'une décennie, témoin les typographes classiques, tandis que de nouveaux métiers apparaissent, tels ces jeunes virtuoses du graphisme par ordinateur qui créent les Softimage de ce monde. Le phénomène se compare aisément à une énorme déferlante qui emporte tout sur son passage et laisse dans son sillage un monde recomposé d'une manière entièrement nouvelle. Ceux qui n'auront pas su utiliser l'énergie de cette déferlante seront laissés pour compte; ceux qui tenteront de s'y opposer seront balayés, voire détruits.

Pour les aveugles, la numérisation offre un immense espoir parce que ce mode de codage se situe en amont de toute l'information et permet souvent de l'exprimer selon diverses modalités sensorielles. Un texte numérisé peut aisément s'écouter par synthèse vocale, mais il peut aussi se lire sous forme de braille. Si d'aventure d'autres formes d'expression devaient s'inventer à l'avenir, rien n'empêcherait de concevoir le traducteur menant de la chaîne des zéros et des uns vers cette forme hypothétique d'expression. Bref, le numérique incorpore le potentiel maximal d'expression qui se puisse imaginer et, de ce fait, correspond aussi bien aux besoins des voyants qu'à celui des aveugles.

Reste maintenant à expliquer une situation plutôt curieuse. Si le numérique se prête aussi bien aux besoins des voyants qu'à ceux des non-voyants, comment se fait-il que nombre de productions numérisées sont conçues comme si on avait voulu à tout prix exclure les aveugles? En d'autres mots, comment se fait-il que l'on tortille une technique dans un sens tel que celle-ci, au lieu de servir l'ensemble de l'humanité comme le permet tout son potentiel, ne sert plus qu'une partie d'entre elle? Prenons un exemple très simple, celui du Macintosh ou du système d'exploitation Windows de Microsoft : tandis que le voyant pointe et clique à n'en plus finir, dans une sorte de retombée en enfance dont le caractère iconique dissimule mal le côté comique, l'aveugle, lui, se heurte à une nouvelle forme d'inaccessibilité qui n'a aucune raison d'exister hors l'inconscience du voyant. Je dis bien inconscience et non égoïsme ou mesquinerie car dès que l'on attire l'attention d'un voyant normalement configuré en mémoire vive et doté d'un processeur cérébral cadencé à un rythme raisonnable, il voit tout de suite le problème, s'emploie généralement à le corriger et comprend rapidement qu'il ne s'agit guère d'un simple effet pervers de la technologie mais plutôt d'une forme d'aveuglement particulière aux voyants. Je ne parle pas ici des problèmes qui requièrent des solutions techniques coûteuses et qui doivent, de ce fait, être analysées à part; je parle simplement des adaptations directes qui, si elles sont introduites au bon moment dans la chaîne de conception, ne coûtent pas grand-chose. Produire un site Web qui soit systématiquement accessible aux aveugles n'exige pas de grands efforts, mais il faut que cette préoccupation soit inscrite de manière ferme dans les étapes de conception et de production de notre vie culturelle.

Il existe malgré tout des zones d'activités où une certaine dose d'égoïsme perdure. Parlons des livres puisque nous nous trouvons au sein d'un salon du livre. Actuellement, la forme imprimée des livres est toujours extraite systématiquement d'une forme numérisée préalable. En effet, montrez-moi un éditeur qui passe de la machine à écrire au papier imprimé sans jamais passer par l'ordinateur et je vous montrerai un fou ou un original qui n'obéit à aucune logique économique. Or, dans certaines bibliothèques - je pense à cette bibliothèque municipale modèle qu'est celle de Bordeaux, en France, par exemple, où tout a été conçu aussi pour les aveugles, y compris des maquettes en relief permettant de se repérer dans le bâtiment - on trouve des salles de reconnaissance optique de la typographie permettant de numériser grosso modo les textes imprimés. Considérez l'absurdité de la situation : un éditeur dispose d'une version numérisée pour produire l'imprimé; celui-ci est mis à la disposition du public dans la bibliothèque, mais l'aveugle ne peut y accéder que via la version numérisée. Pensez-vous que l'éditeur remettrait les versions numérisées aux bibliothèques pour leur permettre de mieux servir les aveugles? Que nenni!

Cela dit, les voyants devraient se plaindre aussi car s'ils disposaient de versions numérisées des livres consultés, ils pourraient retrouver de l'information beaucoup plus rapidement. Au lieu de cela, les voyants perdent une fonctionnalité précieuse tandis que les aveugles, dans les meilleirs des cas, numérisent eux-mêmes, tant bien que mal, les livres qui les intéressent. De leur côté, les éditeurs préservent mesquinement quelques petits bénéfices, d'ailleurs plus ou moins imaginaires. Dans un monde bien fait, ce genre de problème devrait être réglé par le législateur car il s'agit, tout simplement, de bien public et je laisserai cette pensée en pâture à ceux de mes auditeurs qui font de la politique.

Mais revenons au problème central : comment s'assurer que le déploiement des techniques numériques s'effectue de façon intelligente, c'est-à-dire en ouvrant tout leur potentiel de façon à rendre la diète sensorielle des aveugles un peu plus riche, un peu plus équilibrée? La réponse à cela, je crois, tient en trois temps.

1. D'une part, les associations d'aveugle devraient se regrouper pour fonder un observatoire chargé d'étudier les implications, positives et négatives, de l'évolution des technologies en général, et des technologies de communication en particulier. Etant donné que cette préoccupation est commune à tous les aveugles du monde, elle devrait probablement s'organiser à l'échelle mondiale, mais rien n'empêche d'en tester l'idée sous la forme d'un prototype local et, de là, l'étendre de proche en proche, par l'utilisation judicieuse d'Internet jusqu'à atteindre un eéchelle d'abors internationale puis mondiale. Au passage, je recommanderais à mes amis aveugles de ne pas être inconscients à leur tour et de ne pas oublier le Tiers Monde où il y a une proportion d'aveugles encore plus grande que dans les pays riches.

2. En se fondant sur les résultats de l'observatoire, des associations plus locales devraient s'organiser pour établir des liens constants avec les industries impliquées dans l'informatique, les réseaux et la numérisation, de façon à effectuer vite et bien les remontrances qui s'imposent pour que des erreurs de conception flagrante comme les premières versions de Windows et du Macintosh ne se répètent pas. Il ne s'agit pas de ralentir les efforts de conception de compagnies engagées dans des structures de concurrences extrêmement exigeantes; il s'agit plutôt de l'affirmation d'une présence constante qui facilite ce genre de perspective. D'ailleurs, la façon la plus simple d'obtenir ce résultat consiste pour toute compagnie à embaucher un aveugle dans toutes les équipes de développement.

3. Le législateur local doit lui aussi veiller à créer le cadre légal adéquat pour faciliter cette communication entre le monde de la technologie et l'ensemble de la population, plutôt qu'entre le monde de la technologie et le marché des consommateurs. En effet, c'est précisément la substitution de la notion de consommateur à celle de citoyen qui engendre les distortions de la prodution technique dont j'ai parlé plus tôt.

Par ailleurs, les gouvernements des pays industrialisés, particulièrement au Canada, agitent souvent la notion qu'ils doivent jouer le rôle d'utilisateur modèle. Derrière la rhétorique, la signification profonde de l'affirmation demeure floue, mais on peut la préciser dans le cas précis qui nous intéresse ici. Faisons-le en posant une simple question aux représentants du gouvernement : êtes-vousbien sûr que vos beaux sites récemment déployés sur la Toile sont utiles pour les aveugles? Les avez-vous fait minutieusement tester par des aveugles compétents pour les certifier dans ce sens et ainsi donner l'exemple de ce qu'il faut faire à l'ensemble des entreprises et des institutions du pays? A voir comment certains sites gouvernementaux réagissent quand je m'amuse à les consulter non pas avec mon Netscape pointeur et cliquer dernier cri, mais plutôt avec mon petit Lynx tout simple qui me donne des chaînes de caractère et seulement des chaînes de caractères, je puis vous assurer que ce travail n'a pas été fait. Et, personnellement, je trouve cela non pas seulement inconscient dans ce cas-là, mais totalement scandaleux. Là encore, les aveugles pourraient appuyer efficacement le gouvernement dans ce genre d'opération qui, en tout état de cause, ne coûterait pas très cher. De toutes les façons, les aveugles devraient s'organiser pour décerner des prix citron aux sites gouvernementaux qui ne passeraient pas le test.

Enfin, il existe des organisations internationales qui jouent un rôle particulièrement important pour les efforts de numérisation, de publication électronique et le développement des réseaux. Je pense qu'il est important d'assure rla présence et la voix des aveugles dans ces cercles particuliers. Pensons en particulier à deux organisations que je connais bien et qui pourraient beaucoup bénéficier de la présence des aveugles : la Internet Society et le consortium du World Wide Web. Je pense qu'une communication directe entre l'association mondiale des aveugles et ces deux organismes conduirait rapidement à l'insertion d'aveugles dans les comités pertinents, ce qui assurerait une prise en compte permanente des besoins des aveugles dans des organismes qui jouent un rôle important dans la définition de normes technologiques fondamentales.

En conclusion partielle, par conséquent, on voit que si la numérisation détient un potentiel de promesses extraordinaires pour les aveugles, cela ne se fera qu'à condition d'établir une communication beaucoup plus intense entre les associations d'aveugles d'une part, et les compagnies privées et les organismes officiels d'autre part. Sans cette communication intense et constante, les préoccupations des aveugles seront simplement oubliées car les voyants, ne l'oublions jamais, ont de fortes tendances à l'inconscience, tout comme les riches oublient souvent les problèmes des moins bien antis. Il ne s'agit pas de charité, en l'occurrence; il s'agit plutôt de rétblir l'aveugle dans tous ses pleins droits de citoyen à part entière. Et on ne peut simplemnt pas régler ces questions par un appel simpliste aux lois du marché car, c'est bien connu, unhandicap visuel se traduit par un statut économique forcément plus modeste. En d'autres mots, l'aveugle est nettement plus pauvre en moyenne que le reste de la population. Comme marché, par conséquent, il est moins intéressant, donc sera moins écouté et ses besoins, de ce fait, tendront à ne pas être satisfaits de manière équitable. En créant des cadres légaux et institutionnels permettant une meilleure communication, une meilleure présence des aveugles dans le champ de conscience des voyants, on pourra effectuer un pas dans la bonne direction.

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III. Numériser la culture : le rôle pilote des aveugles.

Je n'ai parlé jusuq'ici que de choses bien connues et je n'ai simplement que répété à ma manière les doléances légitimes des aveugles à l'égard du fonctionnement de notre société. Ce faisant, j'ai fait appel au sens de la justice et de l'équité de mes auditeurs. En leur demandant de traiter leurs amis, voisins et sœurs aveugles en citoyens et citoyennes et non seulement en consommateur, j'ai simplement souligné le fait que le progrès social s'effectue en harmonisant la vie économique aux enjeux politiques et non l'inverse. Mais tout cela est finalement assez bien connu, même si on n'entend pas suffisamment ce message. Je voudrais tenter maintenant demontrer que les aveugles peuvent jouer un rôle beaucoup plus central de par - risquons le mot - les avantages que leur conf`re la cécité. Non, il ne s'agit pas d'ironie douloureuse; il s'agit plutôt d'une analyse raisonnée et sereine d'une situation effectivement douloureuse.

Rappelons un leitmotiv de cette conférence : notre culture doit se numériser sous peine de se faire marginaliser et, à la limite, de se faire oublier. Ce thème n'est pas neuf chez les francophones des Amériques et au Québec en particulier; il prend simplement une acuité toute particulière dans les circonstances présentes.

Mais pour numériser une culture, comment s'y prend-on? Par où commence-ton? Qu'importe-t-il de numériser en priorité? Face à dce gende de question, les gouvernements ont une réponse toute prête : constituons un comité où nous allons quelques sommités de notre culture et partons de là. Le résultat est généralement désastreux parce que, en fait, le gouvernement, ce faisant, s'est doté d'un moyen d'éviter la critique, mais non d'un instrument efficace de transfert d'une culture vers la numérisation. Notre comité d'experts, de sommités, tous grands parleurs, tous cravatés, gantés, sanglés et bottés, tous campés sur leurs diplômes et leurs prestigieuses carrières, ne peuvent envisager qu'un aspect de la question de la numérisation d'une culture : sa dimension patrimoniale et canonique. Oui, il faudra numériser les romans d'Hubert Aquin, mais faut-il tous les numériser? Et là commencent de longues discussions qui laisseraient pantois l'essentiel de la population au nom d elaquelle on est censé travailler.

Que ce genre d'exercice ait lieu me paraît inévitable et, à la limite, dans la mesure où l'exercice patrimonial et canonique constitue aussi un exercice de définition identitaire, culturelle, voire nationale, je dirai qu'il faut le faire en dépit de l'image un peu poussiéreuse que je viens d'en donner. Mais j'ajouterai dans le même souffle, ne mettons pas tous nos œufs dans un même panier et ne laissons pas à ces quelques experts le pouvoir de tout choisir en notre nom car une chose est certaine : ils sont tout sauf représentatifs de ce que nous sommes collectivement. Je fréquente assez les couloirs de l'académie pour savoir à quel point nous constituons collectivement un sous-ensemble aberrant de la population. Aberrant ne veut pas dire inintéressant, au demeurant, mais en aucun cas les universitaires ne peuvent prétendre à la représentativité et, ce qui est plus important, les universitaires n'ont pas le droit de prétendre la confiscation de l'ensemble de la culture à leur profit.

Comment faire? Repensons à l'exemple de la bibliothèque de Bordeaux. Là, des aveugles, au gré de leurs besoins et désirs, numérisent des textes. Or, ces aveugles constituent un échantillon de la population beaucoup plus représentatif que nos universitaires et, à l'inverse de la plupart des universitaires, ils savent, eux, comment numériser. Ils disposent du savoir faire. Si l'on pouvait comparer maintenant les choix effectués statistiquement par ces aveugles avec les choix canoniques décidés par les universitaires, on verrait que les deux ensembles ne se recoupent pas souvent. Ceci, à tout le moins, démontre que le fameux comité d'experts en culture ne donne qu'une vision bien particulière de celle-ci. Et ceci démontre donc que le fameux comité est incomplet, biaisé en faveur d'une vision fondamentalement académique et élitiste de la culture.

Dans la vie de tous les jours, l'aveugle doit se débrouiller pour accéder à l'information dont il a besoin pour survivre d'abord, pour enrichir sa vie esthétique et intellectuelle d'autre part, pour s'amuser enfin. De ce fait, il se dote d'une série de tactiques qui lui permettent de se constituer une diète sensorielle acceptable. En écoutant des cassettes, en investissant dans l'apprentissage du braille, en apprenant à numériser des textes typographiques, l'aveugle arrive à retrouver une fraction de cette information qui, par ailleurs, demeure si facilement accessible aux voyants, grâce à la télévision et à l'imprimé. De ce fait, l'aveugle est amené à devenir obligatoirement un expert en culture car il doit faire un effort considérable pour obtenir une fraction de ce que les autres reçoivent sans même y penser. L'avantage de la cécité devien, à cet égard, un peu l'analogue de la pesanteur : plus celle-ci est intense, plus le smuscles nécessaires pour la compenser doivent se développer. Nous disposons en fait, au sein de notrepopulation, d'un ensemble d'experts spontanée en culture dont nous ne profitons simplement pas. Eux connaissent les priorités sensorielles et cognitives d'un être humain normalement constitué parce que eux doivent, jour après jour, lutter consciemment pour reconstituer cette diète minimale sans laquelle l'être humain tombe dans une forme d'isolement proprement inhumaine.

De cette constatation fort simple se tire immédiatement une conséquence remarquable : si le transfert de notre culture vers le numérique est si important et si les aveugles disposent d'une expérience incomparable dans la compréhension de ce qui est essentiel dans la culture, alors faisons de nos aveugles les chefs-de-file du transfert de la culture vers le numérique. Ceci ne veut pas dire exclure nos universitaires de tout à l'heure; ceci veut simplement dire que le transfert de notre culture vers le numérique doit aussi incorporer des aveugles dans le fameux comité et j'irai jusqu'à dire que l'on devrait nommer l'un d'eux président de ce comité.

Je terminerai par un petit scénario concret. L'on parle beaucoup actuellement de la grande bibliothèque que le Gouvernement du Québec entend construire pour des raisons qui, je l'espère, ne corrspondent pas à l'importation de formes de glorification présidentielle trop souvent à l'honneur en France. Ce projet, on le sait, soulève à la fois espoirs et craintes. J'aimerais suggérer ici une mission particulière et particulièrement forte pour cette grande bibliothèque et j'espère que M. Richard, qui est dans l'auditoire ici, et qui connaît bien la question de la Grande Bibliothèque, m'écoutera attentivement.

L'une des fonctions nouvelles et intéressantes que peut jouer la Grande Bibliothèque, c'est de fonder et de coordonner le mouvement général qui doit maintenant s'amorcer au Québec pour numériser la ou plutôt les cultures du Québec. En d'autres mots, la GBQ, nouveau sigle à ajouter à votre collection, devrait prendre en main le projet de numérisation des cultures du Québec tant sur le plan des normes et des chaînes de traitement, que sur le plan des choix de contenus à développer et des moyens de les rendre disponibles à la population, ainsi que, d'ailleurs, au reste du monde. Elle devrait aider tout le réseau des biblitohèques, tant universitaires que municipales ou même d'entreprises à numériser les parties intéressantes de leurs collections. Elle devrait disposer de l'équipement spécial, parfois nécessaire, pour numériser des catégories particulières de documents rares ou fragiles et que les autres bibliothèques ne peuvent pas acheter. Mais surtout, elle devrait constituer un comité dont le but serait d'aider à dégager des priorités, des choix de façon à créer un ensemble documentaire numérisé qui aurait la plus grande utilité publique le plus rapidement possible. Ce comité, disons-le simplement, devrait être présidé par un aveugle déjà expert en la matière de numérisation et, de plus, il devrait comporter d'autres aveugles. Il n'est pas impensable que l'universitaire choisi soit un aveugle lui aussi. Il est encore plus facile de déterminer la présence des cultures populaires par la présence d'autres aveugles. En d'autres mots, je ne dis pas, bien sûr, qu'il faille constituer ce comité uniquement avec des aveugles; je dis plutôt : laissez une place de choix aux aveugles dans ce comité car leur situation leur confère un avantage naturel face à ce type de question.

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Conclusion.

Je vous quitterai sur ces paroles en soulignant simplement la leçon à tirer de ce type de raisonnement : penser la position des aveugles dans notre société ne doit pas s'effectuer seulement sur le mode de la commisération, forme polie de charité, qui consiste à dire : comment pouvons-nous vous aider? Elle doit égalemen tincorporer une analyse des avantages cachés que recèle la condition d'aveugle de façon à restituer aux aveugles leurs droits économiques pleins. En plus, nos sociétés peuvent en tirer énormément d'avantages sans succomber aux pièges débilitants du paternalisme.

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Dernière mise à jour de cette page :  5 octobre 1998


Fac ut videam (Faites que je vois)
Le mot latin Fac écrit en braille. 
Le mot latin Ut écrit en braille. 
Le mot latin Videam écrit en braille.

Éphéméride du jour

Aucune éphéméride en déficience visuelle pour aujourd'hui.

Saviez-vous que :

Le système de lecture et d'écriture braille, mis au point vers 1825 par Louis Braille, s'inspire d'un code de communication nocturne utilisé par l'armée de cette époque. (Le Code Barbier.)

TyphloPensée

« L'amour rend aveugle.
L'amour doit rendre aveugle !
Il a sa propre lumière.
Éblouissante. »

Daniel Pennac - Aux fruits de la passion

Étymologie

Typhlophile tire sa racine de « typhlo » d'origine grecque et qui veut dire « cécité »; et « phile » veut dire ami, sympathisant, etc. Donc, Typhlophile veut dire l'ami des aveugles.

Un clin d'œil vers :

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